Ethique en pratique

Dans sa pratique, chaque professionnel est confronté à des questions éthiques et fait des choix. Éclairages d'expert pour prendre un peu de recul et mieux comprendre certains enjeux et questions éthiques liés aux projets en matière de nutrition.
Ethique
Activité physique - Sédentarité

Comprendre les enjeux éthiques des programmes en activité physique adaptée : éclairage d'expert, basé sur des expériences de terrain et les concepts théoriques

Photo Jean-Christophe Mino

En quoi l’éthique intéresse les professionnels de terrain, notamment en promotion de la santé ?
Comment les professionnels peuvent-ils concrètement adopter une ligne de conduite ?

 

Jean-Christophe Mino - Médecin-chercheur.
Membre du département universitaire « Ethique » de la faculté de médecine Paris Sorbonne.
Responsable de la recherche au sein de l’Institut Siel Bleu.
Membre du comité d’experts en prévention et en promotion de la santé de Santé Publique France.

Lire l'interview (PDF)

 

Grossophobie et stigmatisation de l’obésité : un nouvel enjeu éthique

Plaidoyer concernant la stigmatisation des personnes Obèses par la Société Française de Nutrition. La stigmatisation de l’obésité est fondée sur des idées préconçues sur la régulation du poids et une méconnaissance scientifique. Elle repose sur un inconscient collectif, aussi bien chez les professionnels de santé que chez les professionnels du soin, qui qualifie la personne en surpoids ou en situation d’obésité de moins intelligente, manquant de volonté, d’incapable de se contrôler... « Ces préjugés induisent en erreur les politiques de santé publique, brouillent les messages dans les médias populaires, affectent l’accès aux soins et compromettent les avancées dans la recherche. »

Aujourd’hui, les personnes en surpoids ou en situation d’obésité se retrouvent confrontées à une stigmatisation croissante dans toutes les sphères de la société (transport, milieu professionnel, scolaire, médical…) et ont plus de difficultés à trouver et bénéficier de soins adaptés. Par exemples : des lits d’hôpital souvent trop petits, des équipements de physiothérapie ne supportant qu’un poids maximum d'environ 115 kg… « S’attaquer à la stigmatisation n’est pas seulement une question de droits humains et de justice sociale, il s’agit aussi d’améliorer la prévention et la prise en charge de ces pathologies. »

Depuis la création du Plan Obésité en 2010, la lutte contre la stigmatisation des personnes obèses dans le système de soins et la société font partie des axes prioritaires de santé publique. Le ministère des solidarités et de la santé s’engage dans la feuille de route sur la prise en charge de l’obésité 2019 à « structurer et à mettre en œuvre des parcours de santé gradués et coordonnés, adaptés aux personnes obèses ou à risque de le devenir, en veillant particulièrement à réduire les inégalités d’accès aux soins et améliorer la qualité des prises en charge. »

En 2019, l’Académie Française reconnaît et intègre dans le dictionnaire le terme de « Grossophobie » et en donne la définition suivante « attitude de stigmatisation, de discrimination envers les personnes obèses ou en surpoids ».

 

Alimentation et interculturalité

L’alimentation s’inscrit dans un ensemble de pratiques qui dépassent le repas et sa simple consommation. C’est un acte à la fois biologique et culturel, individuel et collectif, ce qui rend la pratique alimentaire un usage complexe. Lorsque le professionnel parle d’alimentation, il véhicule, volontairement ou non, des représentations, des normes sociales, des valeurs, des expériences vécues, des habitudes… Avant toute intervention auprès et avec différents publics, il est important de faire un travail de questionnement et de déconstruction de ses propres représentations. Cela peut permettre d’ajuster les différentes manières d’agir et d’augmenter les possibilités d’actions individuelles et collectives.

L’enjeu pour tous acteurs souhaitant mettre en place un programme d’éducation nutritionnelle est d’articuler des objectifs de santé publique collectifs pour être en bonne santé avec la culture, l’éducation et les représentations des personnes. Avant d'être une approche de santé publique, l’éducation nutritionnelle est avant tout une approche familiale et culturelle. Ainsi, dans sa pratique, le professionnel se doit de veiller à ne pas tenir un discours stigmatisant et moralisateur envers les modes d’alimentation familiaux acquis. De ce fait, le conflit de loyauté, défini comme le sentiment de devoir prendre parti entre les valeurs acquises d'un côté par les pairs et de l'autre par les professionnels, peut être un problème récurrent. « C’est en agissant sur les représentations et en tenant compte des habitudes coutumières, que l’on pourra agir sur les mangeurs, bien plus qu’en les heurtant au nom des certitudes scientifiques." (Hoffman A, 2006) ». Cultures&Santé a mis en place un outil pédagogique « L’alimentation c’est aussi… » visant à créer au sein d’un groupe une réflexion sur l’alimentation dans toutes ses dimensions, dans une approche de promotion de la santé.  

Certains professionnels doivent aussi prendre en compte la situation de précarité de la population. « Intervenir auprès des publics très précaires est un exercice délicat », c’est-ce que nous explique le Docteure Landy Razanamahefa dans son interview « L’éducation nutritionnelle auprès des publics en situation de grande précarité (PDF) ». L’alimentation des personnes en situation de précarité représente un véritable défi en promotion de la santé. Les difficultés financières, mais aussi le cadre de vie, ne sont pas toujours propices à une alimentation saine.

Ajoutée à cela, l’acculturation de certains migrants peut conduire à l’instauration d’habitude alimentaire non-favorable à la santé. En plus de quitter leur pays d’origine, ces derniers doivent se réapproprier de nouveaux repères, qui pour certains, sont très éloignés de la culture de leurs pays d'origine [BEH 19-20, 2017]. Lorsque l’on mène une action auprès des publics en situation de précarité, il est important de bien adapter ses messages et veiller à ce qu’ils soient simples, compréhensibles et réalisables. Pour aider les professionnels, Cultures&Santé a mis en place un dossier thématique « Alimentation et précarité », qui regroupe des références documentaires et pédagogiques qui permettent de comprendre les enjeux liés à l’alimentation des personnes en situation de précarité.

Pour résumer, une approche comportementale stricte pourrait être contre-productive si elle ne prend pas en compte les contextes de vie des personnes, c’est-à-dire, leur environnement, leur statut socio-économique, leur culture… De ce fait, un travail d’analyse, en lien avec les personnes concernées, se doit d’être effectué en amont de toute intervention.